L'analyse des savoirs,
la construction du sens

Savoirs, Textes, Langage

Cadres et stratégies d'analyse

Une diversité de stratégies, moyens et cadres d’analyse sont utilisés pour la modélisation et la formalisation des structures des éléments évoqués dans la section précédente, ou de leurs interactions.

Corpus et outils

Tout un pan des recherches assurées dans le cadre de cette thématique,  en se focalisant sur la modélisation des constituants, règles et structures du langage, permettront de construire des liens avec la thématique Application. C’est notamment le cas des travaux qu’Antonio Balvet consacre à la description formalisée des propriétés de structure argumentale, qui visent explicitement des applications concrètes : outillage linguistique pour la recherche en corpus (humaine et automatique), ingénierie linguistique. L’objectif, à terme, est d'apprécier la productivité en corpus des différents cadres de sous-catégorisation identifiés, d’élaborer des règles d'extraction en corpus, et plus généralement de proposer des outils permettant de tester des hypothèses sur les contraintes de structure argumentale des langues naturelles, quelle que soit la modalité (audio-orale, visuo-gestuelle ou formes écrites de ces langues). Les recherches de Natalia Grabar qui ont été évoquées dans la section précédente s’inscrivent également dans cette dynamique. (voir Interprétation)

 Laurence Delrue, de son côté, s’appuie sur un logiciel semi-automatisé appelé ‘XY’ (créé au Laboratoire de Phonétique de l'Université de Lille 3), qui permet la visualisation sur graphiques des variations de la courbe de Fréquence Fondamentale de la voix synchronisée aux variations des mouvements de tête et de l'aperture des yeux, pour conduire des micro-analyses du discours à partir d'une banque de données de brefs entretiens filmés de locuteurs britanniques. Elle est également impliquée dans la mise en place d’une base de données audiovisuelle standardisée et ouverte (annotée à l’aide du logiciel ELAN dans le cadre d’un standard tel que la Text Encoding Initiative), construite dans le cadre du projet de recherche "Bonus Qualité Recherche" (Lille Métropole Communauté Urbaine). Cette base de données sera utilisée comme support au travail de recherche mené en psychologie par Angèle Brunellière et al. (SCALab, UMR CNRS 9193 (CNRS, LILLE 2, LILLE 3) sur l'influence des informations visuelles dans le traitement sémantique, ainsi que sur l'influence de la prosodie expressive sur les mécanismes de prédiction en français.

Caroline Bouzon, de son côté, s’attèle, en collaboration avec des chercheurs du LPL (Laboratoire Parole et Langage, UMR 6057, Université de Provence), à l’observation des caractéristiques prosodiques du Geordie, en terme de production et de perception.

Head-driven Phrase Structure Grammar

Les recherches évoquées dans le paragraphe précédent intègrent une dimension formelle que l’on retrouve dans d’autres travaux associés à cette thématique. Par exemple, les réflexions de Delphine Tribout sur l'architecture générale de la morphologie, flexionnelle et constructionnelle, se traduisent par une formalisation des unités de la morphologie, des relations entre ces unités, et d'une architecture globale de la morphologie en HPSG.

Discourse Representation Theory

 Gerhard Schaden s’appuie sur des modèles formels de représentation du sens, tels  le calcul lambda ou la Discourse Representation Theory [DRT]. Depuis peu, il  élabore des simulations par ordinateur qui utilisent des modèles d'apprentissage itérés, et s’intéresse aux rapports qu'entretiennent les référents avec l'apprentissage des mots ou des constructions grammaticales qui s'y réfèrent, ainsi qu’à l'impact qu'à la fréquence d'utilisation d'un item  linguistique sur son sens. Il s'intéresse particulièrement à l'idée que des  formes linguistiques qui ont des significations identiques puissent avoir des  “utilisations” différentes en fonction des autres formes grammaticales qui sont en compétition avec ladite forme. En lien avec le projet "Interface sémantique–pragmatique" (voir Interprétation), il étudie comment des stratégies  de résolution pragmatique de situations de compétition peuvent se développer à long terme.

Histoire des analyses

 Les réflexions sur l’utilisation et la pertinence des outils et cadres d’analyse utilisés s’éteignent parfois jusqu’à l’examen historique de certains cadres d’analyse.

 Cédric Patin poursuit dans ce cadre les travaux qu’il vient d’entreprendre sur l’histoire des analyses de l’interface phonologie-syntaxe, et notamment sur l’importance que les langues bantu ont eue dans l’émergence de cette thématique de recherche.

Anne-Françoise Ehrhard-Macris, dont les travaux s’inscrivent à l'interface de l'histoire des théories linguistiques et de l'histoire de la grammaire, s’intéresse notamment à ce que l’on désigne traditionnellement comme la grammaire générale française (Naumann, Spitzl-Dupic), et plus particulièrement à l’influence durable qu’elle a exercée sur l’écriture grammaticale allemande. Pour ce faire, elle s’appuiera sur un corpus de référence constitué de grammaires scolaires allemandes de la fin du XVIIIème siècle jusqu'au début du XXème siècle et de correspondances entre certains grammairiens. Elle s’intéressera notamment à l'évolution terminologique dans le domaine du « mode ». Un autre aspect de la recherche d’A.-F. Ehrhard-Macris est consacré à l’examen des travaux de Ries (1857-1933) sur les difficultés liées à l'identification de la phrase (Satz) où il prend position, de manière implicite ou explicite, contre des modèles en cours et plus anciens : en particulier l'analyse logique traditionnelle de la proposition et d'autres courants, notamment le courant psychologisant. (voir traduction)

Grammaires de construction

Plusieurs (enseignants-)chercheurs associés à cette thématique, ainsi que d’autres,  rattachés à d’autres thématiques de l’axe ‘Forme et sens’, inscrivent leurs travaux dans le champ de ce que l’on nomme les Grammaires de Construction (cf. par ex. Goldberg 2005). Ce cadre théorique unifie des recherches qui se situent généralement à l’interface entre plusieurs domaines, principalement à l’interface entre syntaxe et sémantique (Bert Cappelle, Anne Carlier, Maarten Lemmens), entre morphologie, syntaxe et sémantique (Dany Amiot, Delphine Tribout) et entre sémantique et pragmatique (Bert Cappelle et Ilse Depraetere, voir interprétation). Un projet intitulé “Autour des constructions”, coordonné par Dany Amiot et financé par la Meshs, a réuni d’octobre 2011 à octobre 2012 des (enseignants-)chercheurs de différentes spécialités (morphologues, syntacticiens, sémanticiens, phonologues, acquisitionnistes, psycholinguistes).

 Natalia Grabar utilise les méthodes du courant de colloconstruction basées sur les associations entre mots ou constructions dans les corpus et la significativité statistique de ces associations (projet WOG Contragram avec l'Université d'Anvers) et les abstractions grammaticales des constructions, en collaboration avec Bert Cappelle. Dans les deux cas, les méthodes proposent d'aller au delà des fréquences brutes de phénomènes et d'asseoir les observations sur les bases théoriques et statistiques.

Grammaires génératives

Les travaux de plusieurs membres de la thématique s’inscrivent dans le cadre des grammaires génératives et de ses dérivées.

 Martin Haiden s’intéresse à la représentation des concepts syntaxiques sous la forme de faisceaux de traits ou de règles, dans le cadre du modèle génératif transformationnel actuel. Il continuera de développer les travaux qu’il conduit depuis 2005 sur le Theta System, et les recherches qu’il conduit avec Sandra Bendjaballah sur la notion de gabarit.

 Christopher Piñón étudie la modification adverbiale, et plus spécifiquement la modification par les adverbes de manière. Il poursuit l'idée que la classe des adverbes de manière est plus large qu’on ne le dit généralement, et qu'elle inclut aussi les adverbes orientés sur l'agent. Il examine par ailleurs la question de la représentation des adverbes de manière, par exemple en répondant à la question de savoir s'ils devraient être analysés comme des prédicats d'événements ou s'il y a une meilleure façon de les représenter.

 Kathleen O’Connor examine deux grandes questions syntaxiques liées à la modification non-restrictive : (i) la syntaxe interne des modifieurs (présence de structures fonctionnelles, de sujets, de complémenteurs) ; (ii) la nature du lien syntaxique qui relie le modifieur à sa proposition hôte.

 Les travaux de phonologie de Roland Noske, Kathleen O'Connor et Cédric Patin s’inscrivent notamment dans le cadre de la Théorie de l’Optimalité. Roland Noske utilise ce modèle pour ses ré-analyses des règles de phonologie historique. Kathleen O'Connor et Cédric Patin s'appuient également sur ce cadre pour les travaux qu'ils consacrent aux phénomènes d’interface phonologie-syntaxe dans les langues bantu, et notamment en shingazidja. Cédric Patin continue par ailleurs d’explorer l’application du modèle CVCV aux phénomènes segmentaux du shingazidja.

Interaction, logic and meaning

Shahid Rahman et ses collaborateurs ont systématisé et approfondi une théorie formelle de la signification basée sur l’interaction argumentative, connue comme la conception dialogique de la logique (Voir interprétation), laquelle a récemment été lié à la Théorie Constructive des Types  (TCT) par le groupe STL. Ce nouveau cadre théorique, où l’émergence du sens et de la pensée conceptuelle est conçue comme résultant du déploiement des jeux d’offre et de demande de raisons fournit la base pour des nouvelles études, synchroniques et diachroniques, sur la théorie de l’argumentation, les traditions orales et la conversation en lange naturelle, les fondements des mathématiques constructives, la philosophie du droit, la philosophie grecque ancienne, la logique arabe et indienne, l’épistémologie et la philosophie de la logique et de la science.

Tero Tulenheimo, quant à lui, étudie les différentes manières de représenter la forme logique des phrases qui utilisent des expressions temporelles et modales. (voir interprétation) Dans ce cadre, ce qui l'intéresse, ce sont les différents types de relations de dépendance, plus précisément les interactions sémantiques entre différentes expressions telles que les quantificateurs et les temps grammaticaux.

Comportements, associations et interactions

Les renvois qui figurent dans le projet témoignent des multiples associations et interactions entre les thématiques et à l’intérieur de celles-ci. En effet, afin de déterminer comment se construisent et se structurent les différentes unités et leurs sens respectifs, il est important de comprendre comment elles interagissent les unes avec les autres, au sein de structures diverses (mots, syntagmes, phrases, énoncés, etc.) et comment elles s’articulent dans des applications concrètes. Cet angle d’approche, qui est essentiel si l’on souhaite distinguer les propriétés intrinsèques de ces composants de celles qui émergent en contexte, ne peut se construire qu’à partir d’une complémentarité d’approches :

- des études expérimentales, telles celles que conduisent par exemple Martin Haiden et Efstathia Soroli ;

- le recueil de données d’élicitation (Cédric Patin)  ;

- l’examen de jugements de grammaticalité (Martin Haiden, Rudy Loock) ;

- des études comparatives et typologiques, telles celles que conduit Roland Noske sur les propriétés prosodiques (syllabation, accentuation) des langues romanes et germaniques, ou celles qu’Antonio Balvet consacrera à différentes langues orales et signées ou encore les études menées dans le cadre du projet CorTex ou dans le cadre de la compilation de dictionnaires (voir application) et les projets qui concernent la nominalisation, pour citer quelques exemples ;

- des études consacrées à des familles de langues - langues romanes (Anne Carlier), langues bantu (Cédric Patin) ;

- la construction et l’examen de corpus oraux ou écrits de différentes ampleurs (Dany Amiot, Antonio Balvet, Caroline Bouzon, Anne Carlier, Rudy Loock, Natalia Grabar, Maarten Lemmens).

De nombreux travaux menés dans le cadre de Forme et Sens enrichissent et complètent ainsi ceux qui seront menés dans le cadre, plus large, de l’axe transversal Interfaces et rencontres. C’est notamment le cas des recherches menées à l’interface phonologie-syntaxe ou à l’interface morphologie-sémantique, morphologie-syntaxe, syntaxe-sémantique, sémantique-pragmatique ou encore des travaux associant prosodie et discours ou prosodie / parole et geste.